C’est lorsque je suis faible que je suis fort

1 Co 1, 23-31

La citation de saint Paul (2 Cor 12, 10) qui sert de titre à cette rencontre n’est pas tirée du texte proposé. Ce paradoxe de la faiblesse qui est une force apparaît donc ailleurs dans ses épîtres : il se rapproche de l’idée fondamentale de la théologie chrétienne qu’on nomme la kénose : l’abaissement de Dieu qui abandonne, en Jésus, Sa toute puissance pour Se mettre à la merci des hommes. C’est par cet abaissement que Dieu peut parvenir à nous sauver. De même, c’est dans notre faiblesse assumée que nous-mêmes participons à l’œuvre de Salut

Ce thème de la force par la faiblesse apparaît déjà dans l’Ancien Testament : c’est réduit à l’état d’esclave que le Joseph de la Genèse peut exprimer la force qui lui vient de Dieu au point de se voir confier la direction du plus puissant royaume de son époque. Plus tard, c’est une petite fille esclave qui permet la guérison de Naaman, généralissime du nouveau royaume le plus fort. Et Isaïe annonce un messie qui doit être un serviteur souffrant et non un maître tout puissant.

Simone Weil, la philosophe des années 1930, remarquait que, dès la création, Dieu abandonne sa toute puissance pour laisser un espace de liberté et de responsabilité à l’homme. C’est par cette humilité que Dieu peut parachever Son œuvre en donnant vie à un être « un peu moindre qu’un dieu », couronné « de gloire et d’honneur » (Ps 8, 6).

La mythologie grecque elle-même n’ignore pas que la force peut naître de la faiblesse. Ce n’est que quand il perd le pouvoir royal pour devenir un exilé aveugle qu’Œdipe atteint la pleine sagesse. C’est réduit à l’état de mendiant qu’Ulysse devient l’instrument des dieux pour punir les prétendants qui représentent la force violente et l’impiété. La philosophie grecque, encore, nous apprend que le vrai sage doit d’abord prendre conscience de sa faiblesse. Le « Connais-toi toi-même » inscrit sur un temple de Delphes et repris par Socrate et tous les philosophes rappelle l’humilité que doit d’abord atteindre celui qui veut chercher la vérité.

Dans le monde des hommes, la force produit surtout la destruction et la domination. Ceux qui construisent et font progresser la civilisation sont des savants et des artistes, des philosophes et des religieux, qui ne sont rien pour les puissants. Pourtant, à l’époque comme aujourd’hui, la sagesse mondaine se mesure à sa capacité à nous apporter richesse et pouvoir, ou du moins à nous rendre fiers de notre force. Livres de développement personnel et coachs nous apprennent à être des satisfaits de nous-mêmes, dominateurs sur notre prochain et efficaces à servir nos propres intérêts.

La croix du Christ détruit cette prétendue sagesse qui ne mène qu’au péché et à un esclavage sans amour et sans issue. Elle nous enseigne que la vraie liberté et la vraie gloire viennent de l’acceptation de notre faiblesse et de la remise de notre vie à Dieu.

Gilles Plum